Que penser des nouvelles pyramides alimentaires?
Il y a quelques semaines, le gouvernement Trump a dévoilé son nouveau projet « Eat Real Food » à renfort de slogans triomphalistes, annonçant littéralement une révolution dans l’alimentation des américains, symbolisée par une pyramide alimentaire dite « inversée ». De notre côté, notre pyramide alimentaire a été révisée en 2025 (3ème édition). En un coup d’œil, il est assez facile de se rendre compte que les priorités divergent d’un continent à l’autre alors que jusqu’ici, on était plutôt raccord dans l’ensemble. Pourquoi ce changement ? Les américains auraient-ils des besoins différents des nôtres ? Je vous propose une analyse des deux modèles et des enjeux qu’ils soulèvent. Vous l’aurez compris, cet article, même s’il se base sur l’observation et la lecture de données objectives, va également vous proposer une lecture politique, sociétale et environnementale de nos choix alimentaires, ce qui me semble indispensable pour faire des choix de consom’acteur.
A première vue, ça en jette côté USA. On s’attaque enfin au problème des aliments ultra-transformés, omniprésents dans les supermarchés, qui sont carrément évincés de la pyramide (du coup, la question se pose : est-ce réaliste pour un pays où on ne trouve pas un légume frais à la ronde dans certaines zones défavorisées et où cuisiner se résume à passer une barquette au micro-ondes ?). Les légumes et les fruits occupent quant à eux le dessus de la pyramide, c’est d’ailleurs pratiquement le seul point commun entre ces deux pyramides, la présence dominante des fruits et des légumes. 300g par jour pour les légumes, pas de quoi fouetter un chat malgré le visuel prometteur, mention spéciale à notre pyramide à nous qui introduit la notion de saison, essentielle à la durabilité. Mais on déchante vite quand on voit l’entrecôte et le poulet rôti juste à côté des légumes sur la pyramide US. Quoi ? Il faudrait manger autant de protéines animales que de légumes ? Les recommandations américaines étant entre 1,2g et 1,6g/kg/jour contre 0,83g/kg/jour en Belgique, il y a de quoi se poser des questions.
Qui a besoin d’autant de protéines alors qu’on en mange déjà en général trop, surtout les américains ? Selon les critères qui m’ont été enseignés, de telles quantités sont indiquées pour certains sportifs ou en cas de fonte musculaire, pour reconstituer une masse musculaire saine, donc en fonction de besoins spécifiques ou augmentés, mais certainement pas pour monsieur et madame tout le monde. Et puis… quelles protéines ? On voit directement la part belle faite aux protéines animales et les légumineuses reléguées en bas avec les noix, alors que dans notre pyramide à nous, on parle clairement de 300g maximum de viande rouge par semaine, ce que confirme d’ailleurs l’American Cancer Society. Sur la pyramide US, pas de différence, comme si toutes les protéines avaient la même valeur pour notre santé et le même impact environnemental et sociétal, on y reviendra.

Côté lipides, on constate une dissonance côté américain. Selon les lignes directrices « Eat Real Food » (Dietary Guidelines for Americans) on ne devrait pas dépasser 10% de graisses saturées pour notre santé. Mais avec des protéines animales au sommet de la pyramide, même en supprimant les graisses saturées des aliments ultra-transformés, il risque d’y avoir dépassement car les produits animaux et surtout la viande, les œufs et les produits laitiers, restent des aliments généralement riches en graisses saturées. Même si la recommandation de privilégier les acides gras monoinsaturés est présente dans les lignes directrices, la pyramide porte à confusion avec cette représentation plutôt floue des « vrais » aliments et leurs proportions. On ne peut pas dire que 85g de viande/poisson = 1 œuf = ½ tasse de légumineuses, pourtant, aucune différence n’est faite dans ces choix pour notre santé, sauf pour les végétariens ou les végans, comme si manger des légumineuses c’était juste une recommandation valable pour eux, par défaut.
Passons aux céréales. Visuellement c’est le jour et la nuit côté pyramides. La pointe de la pyramide US, le quasi socle de la nôtre. Pourtant, à nouveau, si on lit les lignes directrices, ça ne diverge pas tant que ça, on encourage à consommer des céréales complètes des deux côtés, ce qui est une bonne chose côté fibres à condition qu’elles soient bio (les pesticides sont concentrés dans l’enveloppe de la céréale et donc très présents dans les céréales complètes non-bio) et côté quantités on parle de 2 à 4 portions par jours aux USA (1/2 tasse = 4 cuillères à soupe par portion) ce qui correspond plutôt bien à nos recommandations à nous, voire les dépasse. Alors pourquoi cette représentation visuelle trompeuse ? Les fibres sont pourtant essentielles, c’est reconnu des deux côtés !
Quant au sucre, c’est le grand absent de la pyramide US alors que de nouveau, les lignes directrices, fixent en filigrane une limite de 10g par repas, ce qui est en outre supérieur aux 25g par jour de l’OMS. Pas de recommandations sur l’hydratation, ni généralement pour les boissons, en dehors de l’alcool à restreindre, alors qu’il s’agit du socle de notre pyramide à nous et que l’hydratation devrait être un point essentiel, surtout dans un pays où les sodas sont omniprésents.

Bien entendu derrière de telles recommandations, il y a des enjeux politiques et économiques. Le gouvernement Trump parle d’arrêter « la guerre » contre les protéines, guerre qui n’a pourtant jamais existée, surtout au pays du McDo ! Alors que cache le visuel partisan de cette pyramide inversée ? La réalité c’est que plusieurs auteurs et acteurs associés à cette pyramide ont entretenu, au fil des années, des liens financiers ou professionnels avec l’industrie de la viande et des produits laitiers et que cette pyramide est donc volontairement sans nuances claires sur ces produits, ce qui entretient clairement le doute sur l’indépendance du message et de son orientation purement santé. Restons honnêtes, notre nutri-score financé indirectement par l’industrie agro-alimentaire et les grandes surfaces via l’étiquetage des produits, n’a pas cherché non plus à nous faire distinguer les aliments ultra-transformés, en attribuant par exemple un A aux boules de maïs soufflées ultra-transformées et ne peut donc pas plus clamer son indépendance et son objectivité. Conclusion, la méfiance est donc de mise, le consom’acteur doit toujours se poser les bonnes questions pour faire ses choix et ne pas s’en remettre aveuglément aux messages pas toujours objectifs du système.
Et comme promis, je reviens à la dimension sociétale et environnementale des politiques sur l’alimentation, comme point essentiel à considérer au-delà de notre plaisir individuel, voire de notre propre santé. Certains modèles alimentaires comme le modèle cétogène encouragent certains déséquilibres aux profit des protéines et des graisses. Ces modèles, même s’ils étaient bénéfiques pour ma santé (et je suis loin d’en être convaincue) je ne les suivrais pas car ils sont plutôt nocifs pour la planète de par leurs déséquilibres et la consommation de certains aliments qui viennent de loin pour contourner ceux qui sont à portée de main en local, mais considérés à tort ou à raison, mauvais pour notre santé. Ma santé ne passe pas avant celle de la planète, penser autrement serait un non-sens pour moi, comme rouler 100.000 km par an sans entretenir mon véhicule. Il n’y a pas de planète B. Les projections sont pourtant claires, avec l’augmentation de la population mondiale, nous allons vers des difficultés immenses pour nourrir tout le monde. Un modèle qui encourage la consommation non raisonnée de viande alors qu’il faut nourrir cette viande avec des céréales (et de l’eau) qui pourraient nourrir des humains (sans parler de l’empreinte écologique), n’est pas un modèle favorable à notre planète. Si vous suivez mes articles, vous savez que je ne suis pas contre la consommation de viande, mais pas n’importe laquelle, de la viande de pâturage, élevée dans des conditions de respect du bien-être animal et consommée avec modération. Ce qui est important à l’heure actuelle c’est d’avoir une alimentation pleine, entière certes, mais surtout diversifiée et abordable financièrement. Alors réjouissons-nous, les américains déclarent la guerre aux aliments ultra-transformés nocifs pour notre santé (on devrait en faire de même et pour ça je vous invite à suivre la classification Nova qui existe déjà depuis des années, ils n’ont rien inventé) mais restons critiques vis-à-vis de tous ces nouveaux modèles qui servent les intérêts de certaines minorités au détriment des masses et de notre environnement.





